Vaincre l’anorexie avec Victoire Maçon-Dauxerre

28 Sep 2016 Par Émilie Zaoré

Lorsqu’on parle d’anorexie, il n’est pas rare de voir l’industrie de la mode au banc des accusés. Parfois, ce sont ces modèles de beauté eux-mêmes qui dénoncent les dictats de la maigreur. Dans son livre Jamais assez maigre, journal d’un top modèle, l’ex-mannequin Victoire Maçon-Dauxerre nous livre un témoignage fort et honnête sur son combat contre l’anorexie. 

 

« J’ai voulu faire ce livre pour dénoncer une maltraitance que j’ai vue et que j’ai subie. C’est aussi pour toutes ces jeunes filles qui tombent dans des troubles alimentaires alors qu’elles ne travaillent pas dans le monde de la mode et en subissent les effets. »

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Je rencontre Victoire Maçon-Dauxerre dans les bureaux de son attaché de presse à Montréal. La jeune femme arrive de France; ça ne fait qu’une journée qu’elle a posé le pied au Québec. J’ai devant moi une grande brunette, mince, mais dans son poids santé, les yeux clairs, le regard intelligent. On ne devine pas le décalage horaire dans son visage lumineux ni les marques de son anorexie. Sa vivacité et son énergie révèlent qu’elle n’est pas là pour régler des comptes, mais pour parler d’une cause qui lui tient à cœur.

Elle a défilé pour de grands noms de la mode comme Alexander McQueen, Céline et Miu Miu, voyagé dans les plus grandes villes du monde. Ce qui devait être une vie de rêve s’est avéré le déclencheur d’un trouble alimentaire. Victoire Maçon-Dauxerre est tombée dans le cercle vicieux de l’anorexie en tentant de correspondre aux critères exigés par son travail. Aujourd’hui, l’ex-mannequin milite pour un changement de mentalité dans le milieu de la mode.

Au Québec, on a observé une volonté de changement avec des initiatives comme la Charte québécoise pour une image saine et diversifiée. Est-ce qu’en France, lieu de haute couture, les mentalités tendent à également changer?

En décembre 2015, la France a adopté une loi qui exige que « l’état de santé du mannequin, évalué notamment au regard de son indice de masse corporelle (IMC)*, soit compatible avec l’exercice de son métier ». Quelques semaines plus tard, Jamais assez maigre, journal d’un top modèle est publié en France.

« Tout mon livre est parti de là. J’ai soutenu le mouvement de loi, je suis passée à la télé pour en parler et c’est comme ça que mon éditeur m’a vue et contactée en me proposant d’écrire un livre. Je trouve que c’est super qu’il y ait une loi; c’est un premier pas. Mais encore là, notre IMC n’est pas le même à 15 ans qu’à 22 ans. »

La loi est donc contournable, comme me l’explique Victoire:  « Entre le moment où j’ai signé avec l’agence et le moment où j’ai fait mon premier défilé, j’avais déjà perdu 10 kilos ! Il faudrait qu’il y ait un médecin du travail dans chaque défilé »

Pour Victoire, tout commence lorsqu’elle se balade dans le quartier du marais, à Paris. À l’époque, elle est très absorbée par ses études et n’a jamais pensé à devenir mannequin : «  Un homme est venu vers moi et m’a dit » Tu es la prochaine Claudia Shiffer  « . Il m’a donné sa carte. Il travaillait pour l’agence Élite. »

Elle refuse en premier lieu afin de se concentrer sur son application en sciences politiques. Malheureusement, elle n’atteint pas son objectif académique.

« Je n’ai pas été acceptée en sciences po. Ça a été un gros échec pour moi, donc le monde la mode m’a fait rêver. Je me suis dit pourquoi pas? Je peux très bien signer un contrat pendant un an et reprendre mes études après ».

Si elle reconnaît qu’elle était déjà vulnérable à ce moment de sa vie, Victoire reste convaincue que si elle n’avait pas été mannequin, elle n’aurait pas été anorexique: « Quand on regarde les jeunes filles qui tombent dans les troubles alimentaires, il y a un profil: très perfectionniste, bonne élève, mais il faut aussi un élément déclencheur. Pour moi, ça a été quand on m’a demandé d’entrer dans une taille zéro alors que je mesure 1m78 » m’explique Victoire.

Son côté « bonne élève » comme elle le décrit, se met en action lorsqu’on lui dit qu’il faut un tour de hanches de 90 cm pour défiler sur les passerelles. Disons que le message n’est pas très subtil, même si on ne lui dit pas textuellement: « Il faut que tu maigrisses ». La jeune recrue qu’est Victoire s’est ensuite infligé une perte de poids 10 kilos (22 livres), alors qu’elle mesure 1m78…et qu’elle n’a que 17 ans.

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Sur Internet, Victoire déniche des astuces qui fonctionneront très bien, malheureusement pour sa santé, « heureusement » pour son agence. Manger trois pommes par jour, boire du café et des boissons gazeuses diète, mâcher de la gomme…ce ne sont que quelques-uns de ses trucs pour couper la faim. Ce qui la maintient debout, c’est l’adrénaline des défilés.

Avant la publication du livre, Victoire craignait d’ailleurs que de jeunes lectrices y trouvent des clés pour maigrir de façon malsaine. Comme le lui a rappelé son éditeur, les clés pour se conformer au culte de la maigreur sont malheureusement déjà très présentes dans notre société. L’histoire de Victoire ne fait qu’en dévoiler les effets.

À un certain moment dans sa courte mais intense carrière, Victoire pesait 103 livres pour 1m78. C’est ce visage qu’on peut voir sur la couverture de son livre: la maigreur, la faim et la détresse. Je lui demande si, autour d’elle, on s’est alarmé et si on a craint pour sa vie. Certes des membres de sa famille ont fini par s’inquiéter, mais dans le milieu de la mode en général, on se fout complètement que la jeune fille se laisse mourir de faim.

«  Les créateurs s’en fichent parce que ce qui compte, ce sont les vêtements. Ils créent des prototypes et si vous n’entrez pas dedans, vous ne travaillez pas. Vous êtes considéré comme un objet, alors que vous soyez en bonne ou en mauvaise santé, ils ont toujours la même excuse: c’est sa morphologie. C’est notre morphologie oui, quand on a 15 ans! »

Pour perdre ses 22 livres, Victoire a opté pour un régime drastique et dangereux de son cru. Autour d’elle, des filles qui se tournent vers la drogue pour couper la faim, d’autres qui se font vomir.

« Il y aura toujours quelqu’un de plus maigre et plus jeune que vous. Les créateurs conçoivent le prototype sur un mannequin et à chaque fois, on voyait qu’il s’agissait d’une petite nana de 14 ans qui arrivait de Russie. Et nous (les mannequins plus âgées), on se disait : il va falloir encore maigrir. »

J’avais entendu des histoires ici et là sur les troubles alimentaires dans le monde de la mode, mais le témoignage de Victoire m’a particulièrement bouleversée. Comment de telles situations peuvent-elles se produire ? Pourquoi les jeunes filles ne sont-elles pas protégées? C’est là où la loi française n’est pas complète selon Victoire qui propose aussi l’interdiction d’engager des mannequins de moins de 18 ans. Tout un défi au royaume de la haute couture: « Il y a de tels enjeux économiques. J’ai rencontré la ministre de la Santé en France, qui m’a dit être allée au syndicat de la haute couture pour en parler. On lui a répondu : » Si vous faites ça, on va allez défiler ailleurs « . Comme on ne veut pas risquer de perdre la haute couture en France, une loi sur la majorité des mannequins ne peut pas être appliquée, m’explique Victoire. Il faut changer le mode de pensée. Il faut que les créateurs arrêtent d’avoir ce fantasme d’androgynie et de jeunisme. On doit cesser d’avoir des corps de petits enfants et des corps malades qui défilent. Je crois que c’est vraiment un combat de femmes, parce qu’on ne peut pas s’identifier à des corps si maigres. »

Malgré les révélations choquantes que contient son livre, Victoire n’a pas reçu de plaintes de la part de l’industrie de la mode en France. Est-ce parce que la haute couture française ne se soucie pas trop des propos d’un ex-mannequin ? Ou simplement parce que le livre ne fait qu’exposer la vérité?

Sur une note plus positive, plusieurs créateurs comme Samuel Drira, appuient sa démarche. Victoire est heureuse d’avoir tout de même fait quelques belles rencontres dans un milieu qui a laissé sa marque sur sa vie.

Sa carrière de mannequin aura duré à peine 7 mois, mais les conséquences sont toujours là 5 ans plus tard. Les troubles alimentaires, on n’en guérit pas aussi rapidement. Quel est son truc pour garder le cap? Mettre sa santé de l’avant dans le choix de ses aliments, opter pour ce qui la fait sentir bien et lui donne de l’énergie. Aujourd’hui dans la jeune vingtaine, Victoire se concentre sur son bien-être et sa carrière de comédienne.

Avant de la laisser découvrir Montréal, je lui demande ce qu’elle aimerait que les Québécoises retiennent de son livre, de son histoire : « Il faut correspondre à soi et viser la santé. Votre corps doit devenir votre meilleur ami ».

Jamais assez maigre, journal d’un top model, Éditions de l’Homme, 2016. 272 pages. Maintenant disponible

Remerciements : Victoire Maçon-Dauxerre, David Tremblay (Nata PR)

* Indice de masse corporelle (IMC) : outil vous permettant d’évaluer, selon votre taille, le poids associé à une santé optimale (Extenso.org)

 

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Écrit par Émilie Zaoré
Amoureuse du yoga et du fitness, foodie et beautista, Émilie est diplômée en communication et en journalisme. Elle s’intéresse également à tout ce qui touche la santé et la condition féminine.
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